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 Le Mont-Saint-Michel

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MessageSujet: Le Mont-Saint-Michel   Jeu 28 Déc - 1:20

Au milieu d’un désert jaune, encore trempé par la marée en fuite, surgit un monumental profil de rocher pointu, fantastique pyramide coiffée d’une cathédrale...

Sous la protection bienveillante de saint Michel, le rocher résiste aux innombrables assauts de la cavalerie de Neptune, tandis que Normands et Bretons se disputent la possession de cette merveille. Sous le regard narquois du paisible rocher de Tombelaine, la sérénité solennelle du Mont-Saint-Michel lui confère une illusoire pérennité à laquelle il ne peut prétendre : derrière la silhouette familière se cache toute une succession de constructions et de restaurations qui, par delà les siècles, ont conduit à la splendeur que nous connaissons aujourd’hui et à cette flèche, si caractéristique et qui accuse la silhouette du Mont des milles à la ronde, pourtant à peine centenaire puisqu’elle ne date que du XIXe siècle.

Lorsque l’on apprend la courte histoire de cette flèche, on ne peut s’empêcher d’être déçu : comment, cette splendeur normande, ce chef d’œuvre que l’on ne classe pas parmi les merveilles du monde uniquement par respect pour ses antiques analogues, n’est qu’un produit du XIXe siècle ! Ce monument tant visité, tant admiré à chaque passage sur la route nationale 175 reliant la Normandie et la Bretagne, lorsque le ciel est dégagé, cette silhouette si caractéristique qui semble défier le temps n’est en fait qu’un monument factice dans la lignée de ces néo-architectures du XIXe siècle. Inavouable, cette déception reste réelle ; pourtant, est-elle vraiment justifiée ? Faut-il n’y voir qu’un monument factice, pur produit pour touristes ? L’histoire architecturale du Mont-Saint-Michel et en particulier celle de sa couronne ne se borne pas aux deux derniers siècles, mais s’inscrit dans la continuité des années qui aboutirent à cet édifice.

Commençons par une rapide approche historique du Mont-Saint-Michel pour réaliser, en considérant les apports des différents siècles à la structure de l’abbaye, qu’un tel monument n’est pas figé, que son architecture a constamment évolué au long de son histoire et que les modifications et restaurations des XIXe et XXe siècles s’inscrivent dans la continuité des bâtisseurs de cathédrales du Moyen Âge, dont les architectes du XIXe siècle se revendiquaient les héritiers.

À l’issue de cette rapide chronologie, nous verrons quel esprit amena Victor Petitgrand à lui donner, en 1897, cette haute flèche de cuivre surmontée d’une statue de l’Archange d’Emmanuel Fremiet que nous lui connaissons.
Un roc dans la forêt

À l’origine, le Mont n’est qu’un rocher, une colline granitique culminant à 80 mètres parmi trois (le Mont-Dol, Tombelaine et le Mont-Tombe, futur Mont-Saint-Michel) dominant une forêt normande, la forêt de Scissy. Succédant à un probable culte païen sur le Mont-Tombe, les premiers ermites chrétiens s’y installent au VIe siècle et y bâtissent les deux premiers oratoires. Or, depuis le IIIe siècle, le littoral s’enfonce curieusement et la mer envahit peu à peu la forêt, entourant le Mont-Tombe pour la première fois au VIIIe siècle comme semblent le confirmer les légendes parlant d’un raz de marée spectaculaire. Toujours selon les légendes du VIIIe siècle, c’est à cette époque que l’évêque Aubert, après trois apparitions de saint Michel, entreprend la construction d’un nouvel oratoire placé sous la protection de l’archange guerrier qui vainc le démon dans l’Apocalypse de saint Jean (12, 7). Dès lors, des marées spectaculaires font la réputation du lieu, comme l’a écrit Théophile Gauthier bien plus tard : « quand le flot fut plus près de nous, il prit l’apparence d’un front de cavalerie composé de chevaux blancs et chargeant au galop. »

Dès lors, le Mont-Saint-Michel accueille des pèlerins, dont les premiers sont vraisemblablement reçus dans une grotte artificielle évoquant celle du Mont Gargan en Italie, autre lieu de pèlerinage dédié à saint Michel. C’est à partir du IXe siècle que le Mont-Saint-Michel prend de l’assurance et acquiert une assise inébranlable. En 800, Charlemagne, couronné empereur d’Occident, confie la protection de son empire à saint Michel, donnant au Mont une place au cœur de cet empire. À partir de 840, face aux invasions normandes menaçantes, les habitants des alentours se regroupent en un bourg auprès des moines. En 911, Charles le Simple, alors roi de France par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, cède au chef viking Rollon des territoires en Normandie ; l’envahisseur devient régisseur et, en 933, le duché de Normandie est constitué. Le Mont-Saint-Michel en est la porte vers le sud-ouest. Paradoxalement, les Vikings, anciens persécuteurs de l’Église, abandonnent leurs divinités païennes et s’appuient sur le clergé chrétien pour renforcer leur légitimité. C’est dans cet esprit que Guillaume Longue Épée fait un premier don en 933 permettant la construction d’une église sur le Mont. En 966, toujours pour asseoir la présence du christianisme et des Normands, le duc Richard Ier implante la première communauté de bénédictins, moines de la région rouennaise, avec pour rôle d’administrer les terres environnantes en plus de leur mission monacale.

Au Xe siècle, le Mont-Saint-Michel est le site d’un sanctuaire pour les nombreux pèlerins qui affluent de tout le pays, d’une abbaye bénédictine dont l’abbé joue le double rôle de chef religieux et de seigneur féodal, ainsi que d’un château fort abritant une ville commerçante et protégeant le sanctuaire de l’Archange. La particularité du lieu sur lequel est bâtie l’abbaye oblige les architectes à une innovation architecturale : les différentes parties du bâtiment sont étagées. Ainsi, dans des conditions difficiles, s’élève une grande église, aussi longue que sur un terrain plat, le chœur tourné vers l’ouest, s’appuyant sur d’autres bâtiments plus bas. On trouve une grande crypte à l’est (crypte des gros piliers) pour le choeur, au nord et au sud deux chapelles (Notre-Dame-des-Trente-Cierges au nord et la chapelle Saint-Martin au sud) pour les transepts et, à l’ouest, la nef est portée par l’église carolingienne (Notre-Dame-sous-Terre) du Xe, ainsi que diverses constructions. Sur trois étages, le reste du monastère s’étend au nord avec une aumônerie, un promenoir et un dortoir, qui descendent jusqu’aux soubassements de l’église. S’y ajoutent le bâtiment de la cuisine et de l’infirmerie au nord et, au XIIe, un cloître, un réfectoire, un scriptorium et quelques autres bâtiments annexes.

En 1066, pourtant en plein chantier, l’abbaye participe, comme tout le reste du duché, à la conquête de l’Angleterre et arme trois nefs qui accompagnent Guillaume le Conquérant. Celui-ci a d’ailleurs généreusement contribué au financement des agrandissements pour faire accepter à l’Église son mariage avec sa cousine et accorde par la suite à l’abbaye des fiefs en Angleterre. Au début du XIIe siècle, toute la Normandie connaît avec la succession de Guillaume le Conquérant une période conflictuelle à laquelle n’échappe pas le monastère. L’abbé Robert de Torigny sait, de 1154 à 1186, donner au Mont-Saint-Michel la prospérité qui lui sied, marquant l’apogée du monastère. Celui-ci allie avec intelligence vie monastique, administration et influence régionale. Il abrite soixante moines, accueille de plus en plus de pèlerins, parfois importants, la production de manuscrits bat son plein, l’étude et la recherche prospèrent, le domaine s’étend sous l’autorité de Robert de Torigny qui se révèle un administrateur de talent, affirmant localement ses pouvoirs qu’il restructure. De nouveaux bâtiments s’imposent, un appartement et un bureau pour l’abbé et pour le moine portier afin de faciliter ses rapports avec le monde extérieur, une bibliothèque pour accueillir les pèlerins de marque, une infirmerie plus vaste… Un véritable renouvellement du plan d’ensemble serait même nécessaire, mais Robert de Torigny meurt sans pouvoir s’y atteler et ce sont ses successeurs qui vont lancer les travaux de grande ampleur. Profitant d’une grosse donation de Philippe Auguste en 1204, lors de l’annexion de la Normandie au domaine royal français pour laquelle un allié de Philippe Auguste avait incendié en partie l’abbaye, un nouveau monastère est ainsi mis en construction dans le mouvement architectural qui accompagne le passage de la Normandie à la France (avec la cathédrale de Rouen, le chœur de l’Abbaye-aux-Hommes de Caen, la cathédrale de Coutance…). Trois bâtiments juxtaposés de plus de quarante mètres de haut, formant trois étages, avec, au niveau de l’église, le cloître au centre, le réfectoire à l’est et la salle du chapitre à l’ouest. Immédiatement en dessous viennent une salle d’accueil pour les pèlerins de haut rang et un scriptorium. Au premier niveau se trouvent le cellier et la salle à manger des pauvres. Ce magnifique ensemble gothique est connu sous le nom de la « Merveille ».

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MessageSujet: Re: Le Mont-Saint-Michel   Jeu 28 Déc - 1:20

Le Mont-Saint-Michel
À l'épreuve du temps
Mais cette « Merveille » demeure inachevée. Le cloître par exemple reste ouvert, non par manque de moyens mais marquant le commencement du déclin de la vie religieuse du Mont-Saint-Michel ; un certain éloignement de la règle de saint Benoît est de plus en plus visible chez les moines qui ne sont plus qu’une trentaine. Un palais est mis en chantier pour l’abbé, signe à la fois de puissance seigneuriale et de déclin monacal. Salle des gardes, salle de justice, bailliverie pour le bailli chargé de l’administration des biens matériels, procure, salle de réception et de travail sont privilégiées par l’abbé Richard Turstin (1236-1264). Paradoxalement les pèlerins sont de plus en plus nombreux et l’abbaye fait construire le Grand Degré pour faciliter l’accès à l’église abbatiale. Du XIVe au XVIIIe siècle, le Mont voit converger de toute l’Europe des pèlerinages d’enfants appelés Marches des Pastoureaux. Cette croissance du nombre de pèlerins est révélatrice des périodes sombres du XIVe siècle où disettes, famines, pestes, guerres n’épargnent pas les Français, dont la piété se trouve renforcée. La guerre de Cent Ans qui se profile avec le XIVe siècle voit plus que jamais le Mont-Saint-Michel comme une forteresse, souffrante mais glorieuse et jamais prise, malgré les nombreux assauts et sièges de la part des Anglais débarqués à Tombelaine en 1356 puis en 1419. Protégé par la mer, le Mont voit ses fortifications, ébauchées dès le XIe siècle, renforcées par Richard Turstin. On peut en voir aujourd’hui la tour du nord, transformée au XVe siècle.

Dans la tourmente, l’abbé Pierre le Roy (1386-1410) sait renforcer les défenses avec un châtelet qui accroît la ressemblance de l’entrée de l’abbaye avec un donjon de château fort, le mur d’un bâtiment qui sert de véritable rempart et une tour de six étages qui porte son nom : la tour Perrine. Une barbacane à l’entrée, une nouvelle tour (la tour Claudine), les fortifications de la bailliverie, un nouveau rempart, un fortin à l’ouest et un chemin de ronde complètent le dispositif défensif. Son successeur Robert Jolivet débute son abbatiat aussi brillamment que Pierre le Roy. Il perfectionne encore les défenses du Mont mais, comme beaucoup d’aristocrates normands, se montre nostalgique du royaume anglo-normand, encouragé par le traité de Troyes par lequel Charles VI, dans sa folie, reconnaît le roi d’Angleterre Henri V comme héritier légitime du trône de France. Alors que Charles VII coordonne quelques îlots de résistance, l’abbaye, faisant face à la fois aux catastrophes internes (comme l’effondrement du chœur de l’église abbatiale en 1421) et aux Anglais qu’a pourtant rejoints Robert Jolivet, reste inébranlable et forte de cent dix-neuf chevaliers normands protégés par ses fortifications et ses douves naturelles que constitue l’estran. Le Mont-Saint-Michel est un pilier de la reconquête de la Normandie par le roi de France.

Symbole de victoire et de l’identité française de la Normandie, le Mont-Saint-Michel connaît à la fin de la guerre de Cent Ans un afflux de pèlerins ; le chœur de l’église est reconstruit, mais l’heure n’est plus à l’apogée des monastères et un gigantesque projet de nouvelle abbatiale est finalement abandonné. Le magnifique chœur gothique flamboyant n’est lui-même achevé qu’en pleine Renaissance, en 1521, et demeure la dernière construction religieuse sur le Mont-Saint-Michel. Avec lui s’élèvent la chapelle Saint-Aubert au nord et l’église abbatiale Saint-Pierre dans le village, contrastant avec la magnificence du chœur ; quelques aménagements sont apportés au palais abbatial.

D’un rocher désordonné et chaotique, le Mont-Saint-Michel est devenu à travers le Moyen Âge un magnifique monastère ordonné, où la pierre épaule la lumière et assoit la hiérarchie sociale dans la disposition pyramidale du Mont.

Mais tandis que la Loire s’orne de ses châteaux, les mœurs changent et l’architecture ne donne plus priorité aux édifices religieux. L’abbaye passe en régime commendataire, l’abbé, non résident, est nommé par le roi et n’administre plus que des sources de revenus, ce qui accélère le déclin monacal. Viennent les guerres de religion au cours desquelles, de 1562 à 1596, le Mont-Saint-Michel est longuement assiégé par les protestants qui, même en recourrant à la ruse par trois fois, ne peuvent forcer ses portes. Malgré les tentatives de la congrégation de Saint-Maur qui propose un renouveau spirituel et intellectuel par une réforme bénédictine, introduite au Mont en 1622, le déclin est inexorable et, à la veille de la Révolution, le Mont-Saint-Michel est presque laissé à l’abandon : en 1780 un incendie abat trois travées de la nef de l’abbatiale, que personne ne songe à relever.

En 1790, la Ière République supprime les ordres religieux et, rebaptisé, le Mont-Libre, dont les moines sont chassés, devient une prison, un atroce pénitencier qui accueille jusqu’à six cents prisonniers en même temps. Ce nom est d’autant plus paradoxal qu’en 1793 le Mont voit plus de trois cent prètres réfractaires enfermés en ses murs. L’architecture évolue un peu avec l’écroulement de l’hôtellerie, l’érection d’une caserne, mais même tombant en ruines, le Mont n’est pas démantelé et l’administration des Beaux-Arts entreprend en 1874 sa restauration. Edouard Corroyer, Paul Gout et Victor Petitgrand s’appliquent à restaurer le cloître, le réfectoire, le chœur roman, les divers bâtiments romans, le village et ses fortifications ainsi que la tour surmontant la croisée des transepts. Le Mont se voit finalement couronné en 1897 de la fine flèche que nous lui connaissons surmontée de l’Archange, remplaçant un relais télégraphique installé sur une terrasse au sommet du clocher en 1796.
Le Mont se refait une beauté

Enfin, au XXe siècle, un échafaudage est monté en 1935 pour réparer les bras de la statue et pour contrôler les fixations de celle-ci. Mais en 1987, par une violente nuit d’orage, l’épée de l’Archange, frappée par la foudre, est dangereusement inclinée à l’horizontale. Quatre-vingt-dix ans après sa construction, le Service des Monuments Historiques entreprend la première grande restauration de ce chef d’œuvre du XIXe siècle, avec montage d’un échafaudage, dépose de la statue par hélicoptère, restauration puis remise en place de la statue nouvellement vêtue d’or.

C’est l’occasion pour les architectes chargés du monument de se pencher sur l’histoire de cette flèche qui n’a même pas cent ans. Le Mont n’a d’ailleurs pas toujours été surmonté d’une telle flèche. Si les documents anciens concernant la silhouette du Mont sont rares et souvent trop peu explicites, comme par exemple la Tapisserie de Bayeux de la Reine Mathilde représentant le passage du Couesnon par l’armée normande, sur la Miniature du Livre d’Heures de Pierre de Bretagne on peut voir un clocher bien différent de l’actuelle flèche. Les incendies successifs rendent également complexe la reconstitution des différentes étapes architecturales du clocher. Et, lors de la restauration suivant l’incendie de 1834, ne s’y trouve qu’une plate forme pour le télégraphe et se pose alors l’épineuse question pour les architectes de son remplacement.

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MessageSujet: Re: Le Mont-Saint-Michel   Jeu 28 Déc - 1:21

Que faire pour la restauration de la flèche ? Revenir à une forme plus médiévale ou restaurer cette flèche du XIXe siècle ? Il faut alors s’interroger sur le sens des travaux entrepris. Que cherche-t-on à faire ? Nier toute la partie bâtie au XIXe siècle, pour simplement revenir à une configuration antérieure – laquelle d’ailleurs constitue une régression ? Redonner au Mont la silhouette que lui ont donnée les architectes du XIXe siècle serait pourtant lui accorder une certaine légitimité… Nulle solution parfaite ne semble s’imposer d’elle-même.

On est en fait en présence d’un dilemme issu du dénigrement systématique des apports du XIXe siècle en matière d’architecture. La silhouette du Mont est cependant si caractéristique et si ancrée dans le paysage que l’on a du mal, dans le cas du Mont-Saint-Michel, à verser dans ce dénigrement.

Lorsque l’on entreprend au XIXe siècle la restauration de l’édifice, celle-ci se fait dans une logique aujourd’hui désuète qui, passant outre l’authenticité, crée du pseudo-pastiche avec de faux matériaux, allant parfois jusqu’à changer le style premier.

Qu’il s’agisse d’un mur endommagé ou d’une construction entièrement détruite, l’entreprise se heurte alors au souci d’authenticité de la construction. La documentation historique est une composante essentielle de la restauration et se montre bien pauvre dans le cas du Mont. Le service des Monuments Historiques s’appuie surtout sur les Très Riches Heures du duc de Berry (1410) et sur une maquette du Mont à grande échelle et soucieuse des détails datant de 1701. Ce qui n’empêche pas les restaurateurs de faire preuve d’imagination et conduit par exemple Petitgrand à dessiner cette flèche. Au XXe siècle, on préfère restaurer, ou reconstruire, « à l’ancienne », avec de vrais matériaux donnant avec du faux l’illusion de l’authentique, selon le principe qu’avait énoncé Viollet-le-Duc dès le XIXe siècle. Mais dans le cas du Mont-Saint-Michel vers quel authentique revenir ? L’histoire du Mont-Saint-Michel s’inscrit dans la continuité. Que faire de l’hôtellerie, du chœur gothique, de la croisée des transepts même ?

On ne peut imaginer revenir en arrière et voir le Mont sans sa flèche. Ainsi, l’on est forcé d’accepter les restaurations du XIXe, qui s’inscrivent dès lors dans la continuité de l’histoire de l’édifice.
Sous les ailes de l’Archange

Mais laissons là ces quelques considérations pour revenir sur l’histoire de la restauration de la flèche, ce qui nous amène en 1837. À cette date, un dernier incendie laisse le Mont dans un état de délabrement dangereux : les piliers supportant la tour, notamment, se lézardent et se fissurent. C’est l’abbé Lecourt, aumônier de la prison, qui entreprend les premières restaurations, même s’il existe à l’époque officiellement un architecte de la prison. Le carré du transept se remplit d’un « large système d’étaiement et d’échafaudage » comme l’indique l’inspecteur des Monuments Historiques Mangon-Delalande en 1840. Pour consolider les piles, l’abbé Lecourt aurait ainsi imaginé de doubler les piliers en reproduisant « sur la construction nouvelle, les ornements de l’ancienne qui, sans altérer le style de l’édifice », permettaient de résoudre le problème de consolidation. Cette méthode de restauration va être d’ailleurs l’objet des plus vives critiques de la part des archéologues à la fin du siècle.

Peu après, Gustave Doisnard, architecte du département de la Manche, fait étayer le carré du transept de l’église abbatiale et propose deux devis pour la restauration de l’église mais se heurte, alors que le temps presse à l’action, à la complexité des organismes ayant autorité sur le Mont, avant son classement en 1874 au registre des bâtiments historiques. Doisnard écrit que la « malheureuse silhouette » de la tour surmontée du télégraphe, « difforme à deux pas, difforme à deux lieues du Mont, attriste de la façon la plus désagréable, l’œil du voyageur et de l’artiste. » Son projet prévoit la reconstruction de la tour et la restitution de la flèche qui couronnait autrefois le Mont. Comme le fait plus tard Viollet-le-Duc dans une étude du Mont après une visite en 1835, Doisnard parle d’une ancienne flèche de plus de cent cinquante ans, sans autre précision historique. En l’absence de documentation sur celle-ci, il se propose de chercher un modèle de couronnement en harmonie stylistique et historique avec l’ensemble. C’est ainsi qu’il propose une flèche, en s’inspirant de Saint-Étienne-de-Caen, surmontée « dans un but de fidélité historique » d’une « grande et noble figure de l’Archange », qui selon lui existait « comme une sentinelle céleste, au sommet de la pyramide » sans donner davantage de sources. Mais le projet de Doisnard, se fondant sur trop de critères peu fiables, manque de rigueur et, en 1848, l’architecte est démis de ses fonctions. S’il n’a pu mener son projet à terme, Doisnard a défini les fondements des travaux à effectuer : « restaurer parce que le monument est arrivé à une période que l’on peut qualifier de critique, ne nécessitant plus une simple consolidation, restaurer parce que l’édifice a été altéré dans sa beauté en supprimant les parties choquantes pour l’œil et en lui redonnant sa splendeur primitive, enfin restaurer dans un but de fidélité historique, l’histoire donnant un caractère d’authenticité à la restauration. »

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MessageSujet: Re: Le Mont-Saint-Michel   Jeu 28 Déc - 1:23

Cette dernière reprend réellement en 1872, après une période de tâtonnements où Émile Sargot et Édouard Corroyer s’opposent sans cesse. Le premier nous laisse une collection de dessins du Mont, mais doit céder sa place à son rival sans pouvoir mener à bien ses projets de restauration. Corroyer, pour sa part, est nommé officiellement en 1872 architecte du Mont-Saint-Michel par le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, suite à une déclaration de Viollet-le-Duc comme quoi « toute décision relative à l’entretien et à la conservation de la vieille abbaye » doit se faire après nomination d’un architecte, « pour faire un travail sur l’état des constructions… » Après deux années d’études, Corroyer publie Une description de l’abbaye du Mont-Saint-Michel et de ses abords qui est une des premières études historiques du monument. Ses premiers travaux de restauration se font dans l’urgence et ce n’est qu’en 1883 que la commission se préoccupe de l’état du clocher central, qui d’après Corroyer menace de s’écrouler. Des premiers travaux sont entrepris mais les mouvements de la tour ne font que s’accentuer. Fin 1885, Corroyer se voit refuser l’autorisation de démolir la partie supérieure de la tour. Le 21 octobre 1886, il propose deux projets de restauration. Le premier consiste en une conservation intégrale de la tour du XVIIe siècle, conforme aux instructions de la Commission des Monuments Historiques ; le deuxième, qui a de loin sa faveur et pallie les inconvénients archéologiques, structurels et budgétaires du premier, se propose non pas de reconstruire mais de restaurer en respectant scrupuleusement tous les vestiges qui peuvent être conservés, suivant les anciennes traditions de la Commission des Monuments. Il propose même un troisième devis pour une charpente provisoire. La Commission opte pour le premier projet, mais Corroyer, entré en disgrâce auprès de l’Académie des Beaux-Arts et des Montois, est révoqué moins de deux ans plus tard.

Victor Petitgrand, qui lui succède, est chaleureusement accueilli et entreprend de poursuivre la restauration du Mont. Il réussit avec une étonnante facilité à dégager les crédits nécessaires et à gagner l’adhésion de la commission des Monuments Historiques. Tout en continuant de parer au plus pressé, il va établir un diagnostic et proposer le 25 avril 1892 un projet de tour avec démolition et couronnement par une statue de saint Michel.

Cette dernière, proposée à la dernière minute, est acceptée par l’administration, malgré une politique maintes fois répétée de respect du caractère immuable de la silhouette. Petitgrand s’arrange pour ne pas accroître les coûts. Le projet ne fait pas l’unanimité, mais l’architecte reçoit l’autorisation de procéder à la démolition de l’étage supérieur et de démarrer les travaux. Il entreprend de restaurer les parties basses de la tour, avec restitution du niveau roman dans son état d’origine et remplacement de la tour du XVIIe, surmontée de la flèche de plus de 32 mètres de hauteur que nous connaissons aujourd’hui. Et Petitgrand peut annoncer au Ministre l’achèvement de la restauration le 15 mai 1896, la statue étant posée le 6 août 1897 à son emplacement.

Ces recherches quant à l’historique moderne du Mont-Saint-Michel ont conduit les architectes du XXe siècle à le restaurer en cohérence avec l’esprit de leurs prédécesseurs du XIXe siècle. On a dès lors une idée de l’intérêt architectural d’un tel édifice qui ne s’arrête pas à la construction originale (laquelle considérer d’ailleurs ?) et à un vague intérêt archéologique mais s’inscrit dans les siècles avec une continuité tout empreinte d’actualité. On peut également supposer que ces restaurations ne seront pas les dernières, au vu des assauts de la mer et du ciel, et que, de nouveau, des architectes devront se pencher sur cet édifice pour en conserver le caractère.


Au terme de cet aperçu de l’évolution du Mont-Saint-Michel, je tiens à préciser que ce propos n’a d’autre ambition que de montrer l’évolutivité d’un monument tel que le Mont-Saint-Michel à la fois par l’histoire de sa construction médiévale et par son évolution récente. Il aurait pu traiter du problème de l’ensablement de la baie et des différents procédés utilisés pour en reculer l’échéance, ou de la digue d’accès qui rompt le charme insulaire, mais le choix de la restauration de la flèche a été fait en raison de son importance pour la silhouette mondialement connue du Mont. Le voyageur qui arrive au Mont-Saint-Michel est surpris par l’originalité de ce monument qui réunit avec harmonie, même après toutes les évolutions qu’il a connues, trois exigences : la prière, car il est d’abord la maison de Dieu, l’accueil et l’hospitalité des pèlerins, la défense enfin car le rôle militaire dû à sa position insulaire s’est ajouté au fait religieux. Citons pour terminer un voyageur célèbre, Victor Hugo, qui lui aussi a célébré le Mont-Saint-Michel :

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